Camille Flammarion, Mémoires biographiques et philosophiques d'un astronome,1911.

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Je rentrai à l'Observatoire par le dernier train, de même que j'étais parti par le premier. Et je repris les travaux un peu monotones du Bureau des calculs.

A la sortie de l'Observatoire, à quatre heures, je remarquais assez souvent, à la fenêtre du rez-de-chaussée d'une petite maison de l'avenue de l'Observatoire (n°57), formant l'angle de la rue Cassini, un beau vieillard qui avait beaucoup connu Arago, et qui était lui-même assez célèbre c'était l'horloger Winnerl.

J'ai toujours aimé la conversation des personnes âgées, à cause de leur expérience. Winnerl était le premier horloger de France et portait avec dignité la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Je n'entrais jamais chez lui, mais il m'arrêtait parfois à sa fenêtre, quand je sortais de l'Observatoire, s'intéressant à me raconter des histoires. Il avait la plus haute estime pour le caractère d'Arago, mais fort peu pour celui de Le Verrier. En 1861, il était âgé de soixante-deux ans, et me paraissait vieux (parce que j'avais dix-neuf ans).

Il n'est mort qu'en 1886, encore très vert. Comme l'a proclamé avec raison M. Caspari sur sa tombe, on admirait sa belle nature morale, son caractère fortement trempé, sa noble fierté qui ne recherchait que l'accomplissement du devoir, l'amour de la droiture et de la justice.

Il était simple, modeste, philosophe, et se délectait dans les anecdotes.

« Tel que vous me voyez à ma fenêtre, me dit-il un jour, j'y regarde depuis longtemps, M. Arago s'arrêtait souvent là où vous êtes. Comme j'avais à sortir assez souvent, je m'inquiétais du temps, et j'avais cru bien faire en imitant le Maître. Quand il avait son parapluie à la main, je ne manquais pas de prendre le mien. Mais dans ce cas il ne pleuvait presque jamais, et je rageais de m'en être embarrassé. Un jour je m'en ouvris au savant astronome. « Eh bien, me répondit-il, au lieu de faire comme moi, faites juste le contraire, vous vous en trouverez aussi bien. »

Alors comme aujourd'hui, personne ne pouvait prévoir le temps.

Du Bureau des calculs, j'aurais bien voulu passer aux Observations équatoriales, mais il y avait une hiérarchie difficile à franchir.

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